

Intelligence Artificielle et Élections : Gaitana AI, la Candidate Virtuelle qui Secoue la Colombie

Les élections législatives prévues le 8 mars prochain en Colombie s'annoncent historiques, non pas par les enjeux politiques traditionnels, mais par l'irruption d'une candidate inédite : Gaitana AI. Entièrement générée par l'intelligence artificielle, elle ambitionne de décrocher un siège pour représenter les communautés indigènes du pays. Alors que la méfiance envers le personnel politique traditionnel atteint des sommets, cette candidature interroge les fondements de nos démocraties. La technologie peut-elle véritablement se substituer à la représentation citoyenne, ou ne s'agit-il que d'un écran de fumée ?
Gaitana AI, l'avatar politique aux promesses de démocratie directe
L'apparition de Gaitana AI dans le paysage politique colombien n'a rien d'une dystopie lointaine ; elle est bien réelle. Tirant son nom d'une figure historique de la résistance indigène du 16ᵉ siècle face à l'invasion espagnole, cette candidate virtuelle mène une campagne éminemment visuelle. Sur son compte Instagram, elle arbore les traits d'une femme à la peau bleue, vêtue de tenues traditionnelles, et se met en scène dans des décors parlementaires futuristes pour séduire son électorat. Son objectif déclaré est de donner une voix aux populations autochtones invisibilisées. Derrière le code se trouve Carlos Redondo, l'ingénieur en charge du projet, qui affirme que les opinions de l'avatar sont façonnées par l'analyse des discussions de milliers d'utilisateurs. Gaitana promet une démocratie directe : chacune de ses décisions serait théoriquement soumise à un vote consultatif de sa base électorale.
Le mirage du techno-solutionnisme face à la complexité démocratique
Cette initiative surfe habilement sur le discrédit qui frappe actuellement les institutions. Le discours qui l'accompagne est profondément techno-solutionniste : face à la faillibilité des humains, la machine offrirait une alternative objective, juste et capable de résoudre tous les problèmes sociétaux. Cependant, ce vernis de perfection soulève de lourdes questions de transparence. Le fonctionnement exact de sa programmation est inconnu. Comment s'assurer que l'avatar n'est pas manipulé pour servir les intérêts de ses concepteurs sous couvert d'intelligence collective ? Gaitana AI apparaît, à bien des égards, comme un produit marketing brillamment conçu. Elle exploite l'effet d'autorité naturel qu'exerce l'innovation technologique sur le grand public, transformant la défiance politique en une opportunité technologique discutable.
Le précédent albanais : quand l'IA n'échappe pas aux scandales humains
Pour anticiper les dérives potentielles de telles candidatures, il convient d'analyser l'expérience récente de l'Albanie. En septembre dernier, le Premier ministre Edi Rama annonçait la nomination de Diella AI (signifiant "soleil"), une ministre virtuelle en charge des marchés publics, promettant une transparence totale et l'éradication absolue de la corruption. L'enthousiasme a tourné au fiasco. Fin janvier, des enquêtes du New York Times ont révélé les manœuvres frauduleuses du réseau humain derrière ce projet. Le parquet spécial contre la corruption et le crime organisé a engagé des poursuites contre la directrice de l'agence nationale à l'origine de l'IA. Cet échec retentissant rappelle une vérité technologique incontournable : l'IA reste une création humaine, et s'avère tout sauf incorruptible lorsqu'elle est manipulée en amont.
L'émergence de candidates virtuelles comme Gaitana AI en Colombie illustre une crise profonde de la représentativité politique. Si l'idée d'une consultation permanente et impartiale via la technologie est séduisante, l'opacité algorithmique et le précédent désastreux de la ministre albanaise incitent à la plus grande prudence. L'intelligence artificielle reste un outil piloté par des humains, vulnérable à leurs propres failles. Sommes-nous prêts à confier l'élaboration de nos lois à des lignes de code, au risque de voir la souveraineté confisquée par une poignée d'ingénieurs ?
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