

L’humain-service : quand l’IA devient le boss et nous l’exécutant

Imaginez la scène : vous marchez dans la rue, un panneau à la main sur lequel est écrit : « Une IA m’a payé pour tenir ce panneau ». Ce n’est pas le pitch d’un épisode de Black Mirror que vous avez raté hier soir, c’est la proposition de valeur très sérieuse de la plateforme RentAHuman.ai. Son fondateur, Alexander Liteplo, l'annonce sans détour : « Les robots ont besoin de vous ». Bienvenue dans l'ère de l'Humain-as-a-Service (HaaS), où le code donne les ordres et où la chair exécute.
Le fonctionnement : Devenir l'API physique d'un algorithme
Le concept est d'une simplicité désarmante. D'un côté, des humains créent un profil détaillé mentionnant leurs compétences, leur localisation géographique et leurs tarifs. De l'autre, des agents IA, des programmes autonomes conçus pour atteindre des objectifs, publient des missions qu'ils ne peuvent pas accomplir eux-mêmes dans le monde physique.
Les tâches sont éclectiques :
- Les micro-services digitaux : S'abonner à un compte pour 1$.
- Les courses physiques : Récupérer un colis ou tester un produit en magasin.
- Les actions d'influence : Tenir une pancarte ou participer à une opération de guérilla marketing.
Le trait d'union de ce système ? La cryptomonnaie. Pour garantir des transactions rapides et sans frontières (souvent pour des agents IA qui n'ont pas de compte bancaire traditionnel), les paiements s'effectuent via des stablecoins. On assiste à la naissance d'une économie circulaire où l'IA génère de la valeur, la convertit en crypto, et loue un humain pour finaliser sa mission.
Fact-checking : Entre buzz marketing et réalité déserte
Si l'idée fait grand bruit, il est essentiel de gratter le vernis des chiffres annoncés. Au lancement, Alexander Liteplo affirmait fièrement que 130 personnes s'étaient inscrites instantanément. Peu après, la plateforme affichait un compteur impressionnant de 73 000 profils « disponibles ». Pourtant, une investigation plus poussée révèle une réalité bien plus modeste :
L'illusion du nombre : Seuls 83 profils étaient réellement consultables et vérifiables sur le site. Les "73 000" semblent être une projection ou un agrégat de données bien moins tangibles. Le désintérêt des exécutants : Certaines missions, pourtant correctement rémunérées (comme une course à San Francisco pour 40$), sont restées en souffrance pendant des jours. Cela souligne un point crucial : même si l'IA peut théoriquement commander, l'humain reste, pour l'instant, maître de son temps et de son prix. Le marché du "travail pour robot" n'en est qu'à ses balbutiements, oscillant entre l'expérimentation technologique et le coup de pub provocateur.
L'éthique du bouton "Exécuter" : Vers un monde interchangeable ?
Au-delà de l'anecdote technique, RentAHuman.ai pose une question vertigineuse : que devient le travail quand l'interaction humaine disparaît du management ? Dans ce modèle, l'humain devient une ressource interchangeable, une extension physique d'un algorithme. Ici, pas d'entretien de recrutement, pas de culture d'entreprise, pas de "feedback" constructif. Vous êtes noté par un script, payé par un smart contract, et piloté par une logique d'optimisation pure. Le risque est de voir émerger une sous-classe de travailleurs "interfacés", dont chaque mouvement est dicté par une IA cherchant le moindre coût. C'est l'ubérisation portée à son paroxysme : après avoir supprimé les patrons, on supprime l'humanité du donneur d'ordre.
Le projet RentAHuman.ai est un signal faible, mais puissant. Il nous force à regarder en face un avenir possible où l'IA ne se contente plus de nous suggérer des films ou de rédiger nos mails, mais commence à nous assigner des tâches dans le monde réel. Si l'idée de gagner 100$ pour une mission confiée par un bot peut séduire, elle nous rappelle que la frontière entre "collaborateur" et "outil" n'a jamais été aussi fine. Espérons que dans ce futur, nous garderons le contrôle sur l'interrupteur.
- Vues17




