

Project Panama : Quand l’IA passe des millions de livres au broyeur hydraulique

C’est une histoire qui semble tout droit sortie d’un roman d’anticipation dystopique, mais qui relève pourtant de la pure réalité industrielle. Des documents récemment déclassifiés lèvent le voile sur les méthodes expéditives d’Anthropic pour nourrir ses modèles d’intelligence artificielle. Au cœur du scandale : la destruction physique et systématique d’un patrimoine littéraire colossal.
L'industrialisation de la destruction du savoir
En interne, l'opération portait un nom de code : « Project Panama ». Derrière cet intitulé se cachait une logistique implacable visant un objectif affiché sans détour : « scanner destructivement tous les livres du monde ». Pour y parvenir, Anthropic n’a pas lésiné sur les moyens, dépensant des dizaines de millions de dollars pour acquérir des montagnes d’ouvrages d’occasion, rachetés notamment auprès de librairies et de bibliothèques sous-financées.
Le processus décrit par les documents est d'une violence industrielle. Pour aller vite, l'entreprise a renoncé aux scanners traditionnels respectueux de l'objet. Les livres passaient sous des machines hydrauliques chargées de trancher net les dos des reliures. Une fois les pages libérées, elles étaient scannées à la chaîne à haute vitesse, avant d'être envoyées directement au recyclage. Ce n'était pas de la numérisation de conservation, mais de la consommation de données brute : le livre physique n'était vu que comme un contenant jetable, détruit aussitôt son contenu aspiré par la machine.
Des pirates du web aux broyeurs de papier
Cette méthode brutale du « Project Panama » marque pourtant, paradoxalement, une tentative de régularisation par rapport aux pratiques antérieures. Le texte révèle qu'avant de mettre en place cette chaîne de destruction physique, un cofondateur d’Anthropic avait recours à des méthodes bien plus illicites : le téléchargement massif de collections entières via des bibliothèques pirates comme LibGen ou Pirate Library Mirror.
Anthropic n'était d'ailleurs pas un cas isolé. Les géants comme Meta ou OpenAI ont usé des mêmes sources souterraines pour entraîner leurs premières itérations. Pourquoi alors passer à l'achat et au broyage physique ? La réponse est juridique. Acheter le support physique permet de réduire le risque pénal associé au piratage pur et simple. Cependant, comme le souligne l'analyse, cette stratégie ne fait que déplacer le problème : elle minimise le risque criminel, mais laisse entier le risque économique et civil lié au droit d'auteur.
La stratégie du « Fait accompli »
Le calcul d'Anthropic repose sur une équation financière cynique mais précise. En droit américain, la violation du droit d'auteur peut coûter très cher : chaque œuvre utilisée sans licence peut donner lieu à des dommages et intérêts allant jusqu'à 150 000 dollars. Multiplié par des millions de livres, le montant théorique est astronomique.
Face à ce risque, l'entreprise a opté pour la négociation d'un accord global avoisinant les 1,5 milliard de dollars. Si la somme paraît colossale pour le commun des mortels, elle est jugée « marginale » à l'échelle d'une entreprise technologique dont la valorisation se compte en centaines de milliards. C'est la répétition d'un vieux scénario de la Tech, déjà joué par Napster avec l'industrie musicale ou par Google avec la numérisation des livres : copier d'abord, construire le produit le plus vite possible, et payer une amende ou un accord transactionnel plus tard. L'IA ne fait que suivre ce chemin balisé : demander pardon (et payer) coûte moins cher que de demander la permission.
L'affaire du Project Panama illustre la voracité sans limite des modèles d'IA actuels. Entre le piratage numérique des débuts et la destruction physique des ouvrages par la suite, la fin justifie les moyens pour les géants de la tech. En transformant des millions de livres en pulpe de papier après en avoir extrait la « substantifique moelle », Anthropic a confirmé l'adage moderne de la Silicon Valley : construire vite, peu importe ce que l'on doit casser ou broyer en chemin.
- Vues12


